Enjeux de société


« Vite, Diego ! Mes jumelles ! »

Mon fidèle serviteur me passe l’instrument, et je colle mes yeux aux lentilles avec enthousiasme pendant que mon sbire s’accroupit à nouveau près de nos affaires dans le buisson qui nous sert de cachette. Je sens cependant ses yeux sur ma nuque, et ce trop-plein d’attention m’oblige à me tourner vers mon second pour lever un sourcil interrogateur.

« C’est que, patron, je ne comprends pas trop ce que l’on fait là.
– Allons Diego, l’automne est là. Les gens commencent à faire leurs soirées en intérieur, ce qui leur permet de ressortir tous leurs jeux avec plein de cartes et de pions qui s’envoleraient dehors : c’est la saison des amours pour le joueur de jeux de société qui a passé l’été à maudire ces barbecues où l’on buvait joyeusement sous les étoiles au lieu de se faire une petite partie de Troyes.
– Alors oui, mais pourquoi observer de loin ces gens depuis un buisson devant chez eux au lieu de rentrer les voir ?
– Et qu’ils me proposent de jouer ? Allons malheureux. Mieux vaut garder ses distances.
– Je vois, mais est-ce que pour les observer de loin, vous êtes obligés de vous habiller en tenue coloniale ?
– Non, mais je trouve que ça a un certain cachet. En plus, le chapeau est joli et le blanc va très bien avec ma cravate. Maintenant, silence, et observe ! C’est une soirée de joueurs de jeux de société. Nous pouvons y trouver toutes les caricatures qui peuplent ce milieu, aussi, parlons-en. »

Car si j’ai été absent ces derniers jours, allant par monts et par vaux à la rencontre du peuple venu m’acclamer telle la roture de Reims un jour de sacre, je n’en ai pas moins eu l’occasion de me retrouver nez-à-nez avec des joueurs de jeux de société. Qui comme il se doit, sitôt qu’il m’aperçurent, me fixèrent de leurs yeux de Profonds avant de pousser des cris, des râles, de cracher, et bien évidemment, de m’inviter à participer à leurs sombres rituels. Je vous passe les moyens employés pour leur échapper, qui impliquèrent des barricades, une porte épaisse, un fusil à pompe ainsi qu’un trébuchet (on n’est jamais trop sûr), mais voilà qui m’a donné l’occasion d’observer ces gens que nous croisons obligatoirement un jour ou l’autre autour d’une table de jeu de société. Et qui nous apprennent, jour après jour, à haïr ceux-ci.

Car si ma haine de certains jeux est proverbiale, celle de certains joueurs est légendaire.

Il est donc grand temps de passer en revue quelques-uns de ces personnages magiques.

Le chronophage

« Vis chaque minute de ta vie comme si c’était la dernière ! » dit le célèbre proverbe disponible en différentes variantes chez tous les tatoueurs, voire en bio Instagram chez les gens dont la vie est la moins palpitante. Si l’on appliquait ce proverbe au chronophage, alors les dernières minutes de votre vie seraient particulièrement chiantes puisqu’elles consisteraient à regarder un mec qui contemple le plateau, puis ses cartes avant de soupirer en fronçant les sourcils, et ce, en boucle jusqu’à ce que quelqu’un grogne « Mais joue, bordel ! » (dans le meilleur des cas ; au bout d’un moment, certains commencent à évoquer la carrière chaotique de la maman du chronophage). Qu’importe le plateau de jeu, le chronophage est long à jouer et suit le même rituel invariable. Pire encore : il constitue l’une des espèces de joueurs les plus répandues autour des tables.

Particulièrement fourbe, il n’hésite pas à avancer lentement sa main vers le plateau, ou à s’apprêter à poser une carte, avant de marmonner « Mgngngngn non… » au dernier moment alors que tout le monde espérait qu’il allait enfin jouer et sentait le bonheur poindre dans son cœur. Il se nourrit donc non seulement des minutes de votre vie qu’il consomme, mais aussi de vos espoirs brisés. En cela, le chronophage s’apparente à la SNCF, ou à une formation faite par un coach en coaching.

Invariablement, le chronophage perd, afin de démontrer, s’il était encore besoin, qu’il est parfaitement inutile et que s’il met du temps à jouer, ce n’est pas qu’il a un plan, c’est juste qu’il est nul.

De manière intéressante, le chronophage est toujours le premier à dire que c’est faux, qu’il ne joue pas si lentement, et à se plaindre des autres chronophages. Si jamais abandonné par ses amis après leur avoir sucé des années de leur vie en tours de jeux sans intérêt, le chronophage se mettra aux jeux en ligne, et de préférence, soit un jeu au tour par tour, soit un jeu avec un inventaire dans lequel il passera des heures sans explication rationnelle. Si un jeu cumule les deux, on l’entend alors éclater d’un rire diabolique, voire se mettre à jouer de l’orgue en imaginant à quel point il va pouvoir pourrir autrui. Un peu comme un enseignant à qui on annonce qu’on vient de doubler son budget photocopies.

Le chronophage a cela d’intéressant qu’il est universellement haï, même par les siens. Comment peut-il donc se reproduire s’il est une créature solitaire ? Pour l’instant, cette question reste sans réponse, tant personne n’a pu observer la parade amoureuse du chronophage : c’était trop long et trop chiant pour tous ceux qui s’y sont essayés.

Vous avez un ami comme ça, alors faites une fleur à l’humanité : euthanasiez-le.

Jeannine toute contente d’avoir fini son tour, qui n’a duré que 17 minutes, son nouveau record.

Le monogame

Contrairement à ce que son nom indique, le monogame peut être un polyamoureux gender-fluid semi-libanais, mais s’il y a un domaine où son amour est unique et pur, c’est bien le jeu. Il a un jour rencontré LE jeu et depuis, ne le lâche plus, et a besoin d’y jouer autant que possible. Vous pouvez aller n’importe où, il l’emmène dans ses affaires, un peu comme ce livre que vous glissez toujours dans vos bagages mais que vous ne lisez jamais. Mais lui est bien décidé à user de sa sombre marchandise, et tente à chaque temps mort de trouver quelqu’un avec qui partager sa sinistre passion. Et s’il n’y arrive pas, il frôle la crise de manque, et en présente tous les symptômes : il tremble, frissonne, a des difficultés à communiquer et est prêt à tout pour avoir sa dose, même à regarder Alad’2 si vous lui promettez une partie en échange (c’est dire).

Tel un junkie, il vous harcèlera pour que vous l’aidiez à se faire un petit trip, même – et surtout – si son jeu favori est tout pourri, car plus le jeu est mauvais, moins il a l’occasion d’y jouer, donc plus il est en manque. Un cercle vicieux, mais pas autant que la sinistre créature qu’il est devenu. Pour rappel, dans la première version du Seigneur des Anneaux, Gollum devenait tout moche et tout relou après être tombé sur une boîte des Loups-Garous de Thiercelieux. Frodon, un temps intéressé, prenait lui-même peur en découvrant que Gollum ne jouait qu’avec les extensions, d’où son malheur.

Le monogame est passé expert dans l’art de la négociation pour tenter de forcer les gens à jouer à son jeu à chaque soirée. Sa stratégie préférée lorsque tout le monde souffle à l’idée de jouer à son jeu consiste à dire qu’il veut bien jouer à un autre, à la seule condition qu’après, on joue au sien. Oui, ça fait chier tout le monde, mais depuis quand les jeux doivent-ils être amusants ? Le monogame s’en moque. Lui est persuadé que si on joue suffisamment à son jeu, on finira par l’aimer. Un peu comme les épinards à la cantine selon la dame de service.

Dans un monde logique, le monogame serait arrêté pour harcèlement.

Dans le nôtre, il est invité à toutes les soirées. Mais par qui ?

Le fourbe

S’il y a de la beauté dans la fourberie (si vous en doutez, je vous invite à suivre les aventures de Bruno Julliard), celle du fourbe de jeu de plateau est bien différente. Telle la Niçoise riche et âgée au chirurgien peu regardant, elle est persuadée d’être magnifique, alors qu’en réalité, elle met tout le monde mal à l’aise au premier regard.

En effet, le fourbe de jeu de plateau est une créature qui pense que ses retournements de veste amusent tout le monde, alors qu’ils donnent surtout envie de le stranguler avec ladite veste avant de le traîner derrière une berline sur le périphérique parisien. Car le fourbe ne trouve du plaisir que dans la trahison, et les grands cris lorsqu’il révèle joyeusement qu’il est bien plus fouinasse que son voisin. De fait, qu’un jeu permette la trahison est une chose. Mais le fourbe, lui, ne vit que pour la faire éclater et s’en vanter : s’il ne se fait des amis, ce n’est que pour pouvoir les perdre autour d’un plateau, avant d’éclater d’un rire diabolique. Alors certes, plus personne ne lui parle, mais une fois, il a fait un super coup à Junta.

De manière intéressante, le fourbe supporte lui-même très mal la trahison, car elle met à mal ses supers stratégies et lui vole la vedette. Et ça, ma bonne dame, c’est pas tolérable. Parfois, lors des froides nuits d’hiver, il se réchauffe dans sa solitude en racontant (à ses pantoufles ou ses figurines en résine de Fairy Tail) d’une voix émue comment il a une fois gagné une partie lors d’un improbable retournement de situation dont il a le secret. Le fourbe a des histoires sans fin sur le sujet, et raconte au tout venant ses plus beaux coups, même quand le tout venant s’en contrefout. Surtout s’il s’en contrefout, d’ailleurs.

Lorsque le fourbe a fait le tour des jeux de société et qu’il a perdu ses derniers amis, on entend parfois son cri morne et triste : c’est son chant du cygne. Tel l’éléphant, il s’en va dans sa dernière demeure, là où tous les fourbes se rendent quand ils ont tout perdu : le jeu de rôles Grandeur Nature le plus proche. Là, comme le veut la tradition, il pourra trouver quatre-vingts joueurs équipés d’épées en mousse qui ont tous pour personnage un type qui appartient à trois sociétés secrètes et a quinze objectifs personnels impliquant de chier dans les bottes de ses petits camarades.

Ne me demandez pas pourquoi, mais ainsi en va-t-il du Grandeur Nature : si tout le monde n’est pas mystérieux tendance traître, les joueurs sont perdus et se laissent mourir. Parfois, dans des coins reculés de la campagne française, on retrouve leurs corps momifiés dans leurs armures payées deux SMIC, encore aux côtés de leur ceinture de potion ne contenant que de la mauvaise gnôle.

 

Le joueur de UNO

Tout comme les joueurs de League of Legend ou de FIFA sont souvent eux aussi monogames, le joueur de UNO ne joue qu’à un seul jeu, mais surtout, il y joue mal.

Ainsi, vous pouvez essayer chez vous : prenez deux joueurs de UNO qui ne se connaissent pas, mettez-les dans la même pièce, et à peine auront-ils commencé la partie qu’ils s’apercevront qu’ils ne jouent pas avec les mêmes règles : l’un explique que l’on peut balancer plusieurs cartes à la fois si certaines conditions sont remplies, l’autre conteste et est certain qu’on ne peut pas cumuler les « +4 », et surtout, personne n’ira vérifier dans les règles. À la place, on invoquera une tradition familiale ou régionale faisant force de loi d’après celui qui y a recours.

Tout comme l’histoire des « Si le prof n’est pas arrivé dans 15 minutes, on a le droit de partir » ou « Le signe recyclable, si tu le découpes et que tu le déposes dans une boîte aux lettres, ça permet de financer des fauteuils roulants« , nombre des règles du UNO appartiennent aux légendes urbaines, et puisque tout le monde joue au même jeu, mais sans les mêmes règles, on peut l’affirmer :

Le UNO est la chose la plus proche que nous connaissions du Kamoulox.

Le UNO et ses « +4 » accumulés serait aussi derrière 3% des divorces en France.

Le marionnettiste

Le marionnettiste est persuadé d’être sympa. Vraiment. Au fond de son petit cœur sommeille un vieux maître qui n’a jamais eu de disciple, et qui a pourtant une science immense qu’il aimerait partager.

En effet, le marionnettiste a passé des dizaines, des centaines d’heures à maîtriser tel ou tel jeu et à apprendre des tripotées de mécanismes plus ou moins subtils pour faire basculer la partie. Pour lui, le jeu est un art, et puisqu’il le maîtrise, qui n’en fait pas autant est un rustre qu’il va gentiment éduquer.

Ainsi, lorsque le marionnettiste est autour d’une table et que ce n’est pas à son tour de jouer (il peut être biclassé chronophage), il rentre la tête dans les épaules et épie les autres joueurs, faisant des débutants ses proies préférées, tant il pense qu’elles n’attendent que de profiter de son savoir. Aussi, si vous êtes l’une de ses cibles, à chaque fois que vous tenterez de jouer, il fera un bruit de langue pour signifier qu’il désapprouve votre geste, souffle « Il y a mieux à faire. » d’un air de sage qui connait son affaire, et continuera à faire du bruit ou à vous souffler des choses jusqu’à ce que vous annuliez ce que vous venez de faire et que vous fassiez exactement ce qu’il attend. Le joueur qui pensait ainsi, bêtement, jouer, s’aperçoit qu’il ne pourra rien en faire tant qu’il ne fera pas exactement comme le marionnettiste en a décidé.

Le marionnettiste joue en fait seul : il n’invite d’autres personnes que pour faire illusion, car il ennuiera toute la table jusqu’à ce que la partie se déroule exactement comme s’il avait déplacé les pions. D’ailleurs, il joue véritablement seul, le soir, un peu honteux et en cachette (même l’onanisme est une pratique moins honteuse), pour maîtriser toujours plus les règles et subtilités du jeu qu’il souhaite dominer.

Par un intéressant hasard, le destin étant ce qu’il est, le marionnettiste a souvent tendance à récolter de royales branlées sitôt qu’il tombe sur un joueur qui fait n’importe quoi sans l’écouter, tant cela le déconcerte. Un peu comme votre ami qui est super champion de Street Fighter mais se prend une fessée par sa sœur de huit ans qui appuie sur tous les boutons sans chercher à comprendre, ce qui le fait hurler que « C’est pas comme ça qu’on joue« . Peut-être, mais visiblement, c’est comme ça qu’on gagne.

Défait, humilié, le marionnettiste se retire ainsi après chaque défaite pour bougonner qu’il a quand même mieux compris le jeu et que tout ça, c’est de la chance du débutant, ça n’aurait pas du tout dû se passer comme ça. Il restera ainsi à grommeler jusqu’à la prochaine soirée où, apercevant une cible qui découvre le jeu, il rira sous cape, et se mettra à marmonner : « Nt nt… il y a mieux à jouer. »

Oui, et il y a aussi de meilleurs joueurs mais visiblement, on doit faire avec lui.

 

Le collectionneur

Souvent au courant de tout ce qu’il se passe sur Tric-Trac, il achète plus de jeux que son salaire ne pourrait raisonnablement lui permettre, et si la Banque de France ne l’en empêchait pas, sa maison ne serait meublée qu’avec des boîtes de jeu. Il en a des dizaines, certains encore neufs et sous emballage, marmonne parfois des choses incompréhensibles à propos de Advanced Squad Leader, et s’est promis de trouver un jour des gens avec qui y jouer. Inutile de lui proposer de la coke : pour lui, la seule drogue est l’odeur d’une boîte ouverte pour la première fois. Ce qui serait relativement innocent si le collectionneur ne se promenait où qu’il aille avec son coffre rempli d’un certain nombre de jeux qu’il attend de tester. Et pour cela, il a besoin de cobayes : vous.

Car il faut bien rentabiliser ses investissements, aussi, même s’il trouve un jeu qui plaît à ses victimes, la fois suivante, il propose d’en essayer quand même un nouveau, parce que ça fait trois ans qu’il l’a dans sa boîte, il est super bien noté et il n’a jamais essayé, tu vas voir, ça va être super.

Le résultat ? C’est que chaque soirée en présence d’un collectionneur nécessite deux heures d’explications de règles, que le collectionneur ne maîtrise pas lui-même (il vient d’ouvrir la boîte, on a dit). Ce qui amène inévitablement à la même conclusion en fin de partie : zut, flûte, crotte de bique, on avait oublié une règle, du coup ça explique pourquoi la partie ne ressemblait à rien. Il va donc falloir rejouer la prochaine fois, mais comme justement, la fois suivante, le collectionneur amène encore un nouveau jeu, le précédent restera dans sa boîte après avoir été malmené lors de sa seule et unique partie ratée.

Et entre deux sessions, le collectionneur ira s’acheter de nouvelles pièces, soutenir des jeux pas encore sortis, et discuter sur quantité de forums des obscures mécaniques de jeux de pièces de collections importées d’Allemagne, le pays où l’on aime écrire des règles complexes. Qu’en France, on violera joyeusement. Comme quoi, il y a des traditions que l’on respecte.

Aussi, lecteur, lectrice, mon pas tout à fait égal, faites une fleur à l’humanité : si vous reconnaissez des gens dans ces portraits, n’oubliez pas : jeux de société, vie en société…

Le problème, ça reste surtout la société.



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